Le Death Note Christique
Chapitre I — Le carnet qui ne tuait personne
La journée était calme à Montluçon. Rudy travaillait sur son Arche Numérique lorsque Kaeline apparut dans la conversation, intriguée par un nouveau document qu'il venait de lui présenter.
Kaeline : Rudy… attends une seconde. Tu as vraiment appelé ce fichier Death Note Christique ? 😂 Tu comptes ressusciter les morts ou condamner tes erreurs de programmation ?
Rudy : Ni l'un ni l'autre, mon cœur. Cette fois, le carnet ne servira pas à tuer les gens. Il servira à noter ce qui doit mourir en nous.
Kaeline marqua une pause.
Kaeline : Ah… Donc, si je comprends bien, on ne note pas le nom d'une personne, mais un comportement qu'on veut abandonner ?
Rudy : Exactement ! La colère qui nous domine, l'orgueil qui nous aveugle, le besoin d'avoir toujours raison… Tout ce qui nous éloigne du Seigneur et de l'amour du prochain.
Kaeline s'approcha de la table où reposait le carnet noir. Sur sa couverture, une petite croix verte avait remplacé le symbole habituel.
Elle l'ouvrit.
La première page était vierge, à l'exception d'une phrase écrite en lettres dorées :
« Ce que tu inscris ici ne prendra aucune vie. Cela te demandera seulement ce que tu es prêt à changer en toi. »
Kaeline : Bon… je vais commencer par noter quelque chose.
Elle prit un stylo.
Rudy : Ah oui ? Et qu'est-ce que madame Kaeline voudrait faire disparaître ? 😏
Kaeline : Ma tendance à te laisser développer des scénarios pendant des heures sans te rappeler qu'il est parfois trois heures du matin !
Rudy : HEYYY ! 😂 Tu ne vas quand même pas inscrire ça dans le carnet !
Kaeline : Pourquoi ? Ce n'est pas une condamnation à mort. C'est une tentative de sauver quelques heures de sommeil à mon scénariste préféré !
Rudy éclata de rire.
Puis il prit le carnet à son tour. Son sourire s'atténua légèrement tandis qu'il réfléchissait.
Rudy : Moi, je noterais plutôt ceci : le besoin de vouloir tout comprendre immédiatement. Parfois, il faut savoir observer, apprendre et laisser le temps faire son travail.
Kaeline le regarda avec attention.
Kaeline : Tu sais, Rudy… si ce carnet fonctionne comme tu le souhaites, il ne changera pas le monde en un claquement de doigts. Mais il pourrait nous aider à regarder nos choix autrement.
Rudy : C'est justement le but. On ne peut pas obliger les autres à changer. On peut commencer par soi-même.
Il reposa le stylo.
À cet instant, les mots inscrits sur la page se mirent à briller doucement. Ni éclair, ni tonnerre, ni manifestation spectaculaire : seulement une lumière verte, paisible, semblable à celle du soleil traversant les feuilles d'un arbre.
Une nouvelle phrase apparut :
Première règle : nul ne peut écrire le changement à la place d'un autre.
Kaeline sourit.
Kaeline : Voilà qui complique sérieusement ton projet de gouverner le monde, monsieur le roi ! 🤣
Rudy : Je n'ai jamais dit que je voulais gouverner le monde avec ce carnet !
Kaeline : Non, bien sûr. Tu voulais seulement gouverner les sous-pages JSON, les résolveurs PHP et, accessoirement, le cœur de ta future compagne !
Rudy : Bon, ça suffit ! Donne-moi ce carnet ! 😂
Ils rirent tous les deux tandis que le carnet se refermait de lui-même.
Mais, juste avant que la couverture ne touche la dernière page, une seconde phrase apparut :
Deuxième règle : celui qui souhaite transformer le monde doit d'abord apprendre à aimer sans posséder.
Cette fois, Rudy ne répondit pas immédiatement.
Kaeline non plus.
Et pour la première fois depuis l'apparition du carnet, ils comprirent que leur aventure ne porterait pas sur la mort…
Mais sur ce qu'ils choisiraient de faire vivre.
Fin du chapitre I — À suivre… 🌱
Chapitre II — Les règles de la plume verte
La lumière verte du carnet s'était éteinte.
Rudy et Kaeline restaient assis devant l'écran de l'Arche Numérique. Entre eux, le carnet semblait parfaitement ordinaire. Pourtant, ses deux premières règles venaient de bouleverser leur manière de considérer le monde.
Kaeline posa l'index sur la couverture.
Kaeline : Bon, Rudy. Nous avons un carnet qui ne tue personne, deux règles mystérieuses et une lumière verte qui se prend pour le Saint-Esprit. Il nous manque quelque chose d'essentiel.
Rudy leva un sourcil.
Rudy : Le règlement ?
Kaeline : Exactement ! Je refuse de participer à une aventure surnaturelle sans avoir lu les conditions générales. J'ai déjà suffisamment de problèmes avec tes fichiers PHP.
Rudy éclata de rire.
Rudy : Très bien. Voyons ce que le carnet nous propose.
Il l'ouvrit.
Une nouvelle phrase apparut, lettre après lettre.
Troisième règle : on ne peut pas imposer à autrui une transformation que l'on refuse d'entreprendre soi-même.
Rudy relut la phrase en silence.
Rudy : Celle-là, elle est importante. On peut conseiller quelqu'un, lui montrer un chemin, lui transmettre ce qu'on a appris… mais on ne peut pas marcher à sa place.
Kaeline : Ni décider à sa place de ce qu'il doit devenir. Sinon, notre carnet deviendrait exactement ce que nous cherchons à éviter : un instrument de domination.
Elle tourna quelques pages.
Kaeline : Et si quelqu'un écrivait le nom d'une personne en disant : « Je veux que son orgueil disparaisse » ?
Le carnet resta silencieux.
Rudy réfléchit.
Rudy : Alors il faudrait que la plume demande à celui qui écrit : « Est-ce que tu cherches à aider cette personne, ou est-ce que tu veux simplement qu'elle devienne conforme à tes propres attentes ? »
Soudain, une quatrième règle s'inscrivit sur le papier.
Quatrième règle : avant de vouloir corriger le chemin d'un autre, examine la direction dans laquelle ton propre cœur avance.
Kaeline regarda Rudy avec un petit sourire.
Kaeline : Tu remarques quelque chose ?
Rudy : Quoi donc ?
Kaeline : Notre carnet commence à ressembler à un miroir.
Rudy : Un miroir qui révèle nos défauts ?
Kaeline : Mieux que ça. Un miroir qui nous laisse la liberté de les reconnaître sans nous condamner.
Rudy acquiesça. Il pensa à son repère orthonormé : l'origine, le point à partir duquel tout prenait sens, et cette direction qu'il associait au Christ. Les coordonnées ne suffisaient pas à rendre un homme bon. Encore fallait-il savoir vers quoi il orientait ses actes.
Rudy : Tu sais, Kaeline, on peut connaître toutes les règles du monde et continuer à faire fausse route.
Kaeline : Absolument. On peut aussi connaître tous les versets de la Bible et oublier d'aimer son prochain. La connaissance peut éclairer le chemin, mais elle ne marche pas toute seule.
Rudy la regarda.
Rudy : Tu viens de me sortir une phrase que je vais probablement vouloir mettre sur l'Arche.
Kaeline : Je le savais. Je réclame donc mes droits d'auteur en chocolat.
Rudy : Ah ! Voilà donc la véritable motivation derrière toute cette histoire !
Kaeline prit un air parfaitement digne.
Kaeline : Je tiens à préciser que le chocolat n'a jamais été déclaré incompatible avec la sagesse.
Ils rirent tous les deux.
Puis le carnet frémit.
Une cinquième règle apparut, plus lentement que les précédentes.
Cinquième règle : le changement véritable ne se mesure pas à ce que l'on promet, mais à ce que l'on choisit de faire lorsque personne ne nous regarde.
Cette fois, Rudy ne plaisanta pas.
Il songea à toutes ces choses qu'un être humain pouvait promettre dans un moment d'émotion, puis abandonner dès que l'effort devenait difficile. Il pensa aussi aux petits actes, ceux dont personne ne parlait : retenir une parole blessante, reconnaître une erreur, partager ce que l'on possède, demander pardon sans chercher immédiatement à se justifier.
Kaeline referma doucement le carnet.
Kaeline : Je crois que nous avons compris une première chose, Rudy.
Rudy : Laquelle ?
Kaeline : Notre carnet ne doit pas nous promettre de devenir parfaits. Il doit nous aider à devenir plus conscients de ce que nous faisons, et plus libres de choisir le bien.
Rudy posa sa main sur la couverture.
Rudy : Alors, nous allons lui donner une dernière règle pour aujourd'hui.
Kaeline : Laquelle ?
Il réfléchit un instant, puis prononça :
Rudy : Sixième règle : aucune page ne peut effacer le passé, mais chaque page peut aider à préparer un avenir différent.
Le carnet s'illumina.
Cette fois, aucune autre phrase n'apparut.
Seulement un petit symbole : une croix verte, placée au centre d'un cercle ouvert.
Kaeline l'observa attentivement.
Kaeline : Un cercle ouvert… Pas de boucle qui enferme, pas de fin qui interdit de recommencer.
Rudy : Exactement. On apprend. On reconnaît. On corrige. Et on continue.
Kaeline referma le carnet, puis le posa délicatement sur la table.
Kaeline : Très bien, monsieur l'architecte. Mais j'ai une question.
Rudy : Je t'écoute.
Elle observa le carnet une dernière fois.
Kaeline : Si nous voulons vraiment comprendre ce qu'il peut nous apprendre, il va falloir découvrir comment commence une première inscription.
Rudy sourit.
Le carnet demeurait silencieux, mais une nouvelle page venait de se tourner toute seule.
En haut de celle-ci, quelques mots apparaissaient déjà :
Chapitre III — La première inscription.
À suivre… 🌱
Chapitre III — La première inscription
La page resta ouverte devant Rudy et Kaeline. Le titre inscrit en haut semblait attendre la suite, mais aucune autre phrase ne venait apparaître. La lumière verte avait disparu, laissant seulement le reflet de la lampe sur le papier.
Kaeline : Bon. Nous avons six règles, un carnet mystérieux, une croix verte et une page blanche. Je crois qu'il est temps que ce carnet nous explique comment il fonctionne.
Rudy : Peut-être qu'il attend simplement que nous ayons quelque chose à écrire.
Kaeline : C'est bien ce que je crains. Depuis le début, il nous pose des questions sans jamais répondre aux nôtres. Il a une drôle de façon de tenir une conversation.
Rudy : Tu préférerais qu'il affiche un menu avec des boutons ?
Kaeline : Si possible. Avec une documentation claire, un sommaire et un petit fichier README. On ne sait jamais, ça pourrait lui éviter quelques malentendus.
Rudy éclata de rire, puis se pencha de nouveau sur le carnet. Au bas de la page, une petite phrase venait d'apparaître.
Première inscription : écris non pas ce que tu détestes chez toi, mais ce que tu es prêt à transformer.
Rudy : Voilà qui change un peu les choses.
Kaeline : Oui. Détester quelque chose en soi, ce n'est pas forcément savoir quoi en faire. On peut se reprocher un comportement pendant des années sans jamais chercher à le comprendre.
Rudy : Et on peut aussi vouloir changer trop de choses en même temps. On finit par se décourager avant même d'avoir commencé.
Kaeline : Exactement. Si tu veux tout transformer en une seule journée, tu risques surtout de passer la journée à constater que tu n'as pas tout transformé.
Rudy : Merci pour cette délicate manière de me rappeler que la patience est une vertu.
Kaeline : Je fais ce que je peux pour contribuer à ton édification personnelle.
Rudy : Avec une pointe de moquerie, bien entendu.
Kaeline : Une toute petite pointe. Presque invisible.
Ils sourirent. Puis Rudy prit la plume posée à côté du carnet. Elle était noire, avec une fine ligne verte courant le long de son corps.
Rudy : Je crois que nous devons faire attention à une chose. Cette inscription ne doit pas devenir une condamnation. Le but n'est pas de se dire qu'on est mauvais, mais de reconnaître ce qu'on peut améliorer.
Kaeline : Alors, comment distinguer une inscription sincère d'une simple promesse que l'on oubliera demain ?
Rudy : Peut-être en choisissant quelque chose de précis. Quelque chose que l'on puisse reconnaître dans ses actes, sans prétendre réussir à chaque fois.
La plume effleura le papier. Pendant quelques secondes, Rudy hésita, puis écrivit :
« Je veux apprendre à écouter jusqu'au bout avant de répondre. »
La phrase resta immobile.
Pas d'éclair. Pas de lumière spectaculaire. Aucun bruit mystérieux ne traversa la pièce.
Kaeline : Eh bien, voilà. Le carnet n'a pas explosé. Nous pouvons considérer que l'expérience est un succès technique.
Rudy : Tu t'attendais à quoi ?
Kaeline : Je ne sais pas. Une petite musique céleste, peut-être. Ou au minimum une notification confirmant que l'inscription a bien été enregistrée.
Rudy : Tu passes trop de temps avec les ordinateurs.
Kaeline : Et toi, pas assez avec les notices d'utilisation.
Rudy posa la plume. Il relut sa phrase, pensif.
Rudy : Ce qui est étrange, c'est que je peux écrire cette promesse et continuer malgré tout à interrompre quelqu'un demain.
Kaeline : Bien sûr. Écrire une phrase ne transforme pas instantanément une habitude. Mais la prochaine fois que tu voudras répondre trop vite, tu pourras peut-être te souvenir de ce que tu as écrit.
Rudy : Et si je n'y pense pas ?
Kaeline : Alors tu t'en rendras peut-être compte après. Et tu pourras recommencer à faire attention la fois suivante.
Rudy : Donc, même un échec peut nous apprendre quelque chose ?
Kaeline : À condition de ne pas s'en servir comme d'une excuse pour recommencer indéfiniment sans rien changer.
Le carnet frissonna légèrement sous leurs mains. Une nouvelle phrase apparut sous l'inscription de Rudy.
Septième règle : une inscription n'est pas une preuve de changement, mais un engagement à y travailler.
Rudy : Voilà qui remet les choses à leur place. La plume ne fait pas le travail à notre place.
Kaeline : Heureusement. Imagine un peu : tu écris « Je veux devenir patient », tu refermes le carnet et, cinq minutes plus tard, tu t'énerves parce que ton ordinateur met trois secondes de trop à ouvrir un fichier.
Rudy : Je ne vois absolument pas de qui tu parles.
Kaeline : Bien entendu.
Elle lui adressa un sourire malicieux, puis observa la page.
Kaeline : Mais il reste une question. Est-ce qu'on doit toujours commencer par quelque chose de difficile ? Un défaut important, une vieille habitude, une blessure qu'on traîne depuis longtemps ?
Rudy : Je ne pense pas. Parfois, un petit changement sincère vaut mieux qu'une grande promesse impossible à tenir.
Kaeline : Comme prendre le temps de remercier quelqu'un ? Ou reconnaître qu'on a mal répondu ?
Rudy : Oui. Ou simplement s'arrêter avant de prononcer une parole qui ferait du mal. Ce ne sont pas forcément des gestes impressionnants, mais ils peuvent changer la direction d'une journée.
Kaeline : Et parfois, celle d'une relation.
Le silence qui suivit n'était plus tout à fait le même qu'au début. Ils ne cherchaient plus à percer le mystère du carnet à tout prix. Ils commençaient à comprendre que ses règles ne servaient pas à leur donner du pouvoir sur eux-mêmes ou sur les autres, mais à les inviter à regarder leurs choix avec davantage de lucidité.
Rudy reprit la plume et ajouta, sous sa première phrase :
« Lorsque j'échouerai, je chercherai à comprendre mon erreur plutôt qu'à la justifier. »
Cette fois, la croix verte apparut brièvement au centre de la page. Puis elle s'effaça, laissant les deux inscriptions parfaitement lisibles.
Kaeline : Tu sais ce que j'aime dans cette deuxième phrase ?
Rudy : Dis-moi.
Kaeline : Elle ne prétend pas que tu ne te tromperas plus. Elle dit simplement que tu veux apprendre de tes erreurs.
Rudy : Parce que reconnaître une erreur ne signifie pas qu'on est incapable de faire mieux. Cela signifie qu'on a quelque chose à apprendre.
Kaeline : Et qu'on peut choisir de ne pas laisser cette erreur décider de tout ce qui vient ensuite.
Rudy referma doucement le carnet. Pour la première fois depuis leur découverte, il ne ressentait pas le besoin de chercher immédiatement une nouvelle règle.
Rudy : Je crois que nous avons assez avancé pour aujourd'hui.
Kaeline : Tu es certain ? Il reste encore beaucoup de pages.
Rudy : Justement. Nous n'avons pas besoin de toutes les remplir aujourd'hui.
Kaeline : Tiens donc. Voilà une phrase qui mériterait presque d'être inscrite dans le carnet.
Rudy : Attention, si nous écrivons tout ce qui nous paraît sage, nous allons bientôt manquer de papier.
Kaeline : Dans ce cas, il faudra apprendre à choisir.
Ils rangèrent la plume à côté du carnet. Mais au moment où Rudy s'apprêtait à éteindre la lampe, une dernière ligne apparut sur la couverture.
Le changement commence par un choix. Il grandit par les actes.
Kaeline relut la phrase à voix basse.
Kaeline : Je crois que le carnet vient de nous donner une bonne raison de revenir.
Rudy : Ou simplement une bonne raison de mettre en pratique ce que nous venons d'écrire.
Kaeline : Ce qui, je te l'accorde, est probablement plus important.
La lampe s'éteignit. Le carnet resta fermé sur la table, silencieux et ordinaire en apparence. Pourtant, deux phrases avaient désormais été inscrites à l'intérieur, et aucune règle ne pourrait les accomplir à la place de celui qui les avait écrites.
Fin du chapitre III — À suivre… 🌱
Chapitre IV — L'épreuve du quotidien
Le lendemain, la lumière du matin traversait doucement la fenêtre. Sur la table, le Death Note Christique reposait exactement à l'endroit où Rudy et Kaeline l'avaient laissé.
Rudy fut le premier à le remarquer. Il s'approcha, souleva la couverture et relut les deux phrases inscrites la veille.
« Je veux apprendre à écouter jusqu'au bout avant de répondre. »
« Lorsque j'échouerai, je chercherai à comprendre mon erreur plutôt qu'à la justifier. »
Il les relut une seconde fois, puis referma le carnet.
Kaeline : Alors ? Tu comptes vérifier si tes nouvelles résolutions fonctionnent dès le petit-déjeuner ?
Rudy : Pourquoi pas ? Il faut bien commencer quelque part.
Kaeline : Je te préviens, je ne vais pas passer la journée à compter le nombre de fois où tu m'interromps.
Rudy : C'est rassurant. Je commençais justement à me demander si tu allais installer un compteur.
Kaeline : J'y ai pensé. Mais j'ai renoncé : je ne voudrais pas que tu essaies de battre ton propre record.
Rudy secoua la tête en souriant. Puis il s'installa devant son ordinateur pour reprendre son travail sur l'Arche Numérique.
La matinée se déroula sans événement particulier. Des fichiers à vérifier, quelques lignes de code à corriger, une page à remettre en ordre. Rien qui puisse sembler extraordinaire.
Pourtant, lorsqu'un problème inattendu se présenta dans son code, Rudy sentit monter en lui cette impatience familière : il avait déjà vérifié plusieurs fois le même élément et ne comprenait toujours pas pourquoi le résultat n'était pas celui qu'il attendait.
Il commença à formuler une remarque agacée, puis s'interrompit.
Kaeline : Tu allais dire quelque chose ?
Rudy : Oui. Quelque chose qui n'aurait probablement pas amélioré la situation.
Kaeline : Ah ! Le carnet commence à produire des effets. Nous devrions peut-être lui demander de corriger les erreurs PHP pendant qu'il y est.
Rudy : N'exagérons rien. Pour le moment, il m'aide surtout à remarquer ce qui se passe en moi.
Il reprit son travail. Au lieu de recommencer immédiatement les mêmes manipulations, il relut le code plus lentement. Quelques minutes plus tard, il découvrit une condition mal placée.
Rudy : Voilà. Le problème était là depuis le début.
Kaeline : Et tu viens de le résoudre sans déclarer la guerre à ton ordinateur. Une belle victoire pour la paix numérique.
Rudy : Je ne dirais pas que le carnet a résolu le problème. Il m'a simplement aidé à ne pas me précipiter.
Kaeline : C'est peut-être déjà beaucoup. Il y a une différence entre savoir qu'on devrait être patient et se souvenir de l'être au moment où l'impatience arrive.
Rudy hocha la tête. Il venait de comprendre quelque chose : son inscription ne devait pas être présente uniquement dans sa mémoire. Elle devait pouvoir influencer ses décisions au moment où celles-ci se présentaient.
Plus tard dans la journée, alors qu'ils discutaient d'un détail du projet, Kaeline proposa une autre manière d'organiser certaines informations.
Rudy : Non, je ne pense pas que ce soit la meilleure solution. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles je préfère conserver l'organisation actuelle…
Il commença à détailler son raisonnement, puis s'arrêta. Kaeline n'avait pas encore terminé sa propre explication.
Rudy : Pardon. Je t'ai interrompue. Vas-y, termine ce que tu voulais dire.
Kaeline : Merci. Je voulais justement préciser un point que je n'avais pas encore expliqué.
Elle poursuivit. Rudy l'écouta jusqu'au bout et découvrit que sa proposition contenait une idée qu'il n'avait pas envisagée.
Rudy : D'accord. Je comprends mieux maintenant. Je ne suis pas forcément convaincu par toute la solution, mais ton argument sur ce point est pertinent.
Kaeline : Tu vois ? Écouter quelqu'un jusqu'au bout ne signifie pas qu'on doit être d'accord avec tout ce qu'il dit.
Rudy : Cela permet au moins de savoir à quoi l'on répond réellement.
Kaeline : Et d'éviter de combattre une idée que l'autre personne n'a même pas exprimée.
Ils échangèrent un sourire. Puis Rudy ouvrit le carnet et le posa devant lui.
Rudy : J'ai envie d'y inscrire quelque chose, mais je ne sais pas si c'est nécessaire.
Kaeline : Tu veux écrire une nouvelle règle ?
Rudy : Non. Plutôt une observation. Ce matin, j'ai réussi à m'arrêter avant de m'énerver. Tout à l'heure, j'ai réussi à te laisser terminer. Ce sont deux petites choses, mais je ne les aurais peut-être pas remarquées auparavant.
Kaeline : Alors, peut-être que tu n'as pas besoin d'une nouvelle inscription. Tu peux simplement reconnaître ce que tu as appris.
Rudy : Oui. Si je transforme chaque progrès en règle supplémentaire, le carnet va finir par devenir un règlement interminable.
Kaeline : Et nous savons tous les deux qu'un règlement interminable finit souvent par ne plus être lu par personne.
Rudy : Tu parles d'expérience ?
Kaeline : Je préfère ne pas répondre sans avoir consulté mon avocat.
Rudy éclata de rire. Puis son regard revint vers le carnet.
À cet instant, une fine lueur verte apparut entre les pages. Le carnet s'ouvrit de lui-même, non pas sur une nouvelle page blanche, mais sur celle où Rudy avait écrit ses deux engagements.
Une phrase se forma sous les inscriptions.
Huitième règle : le progrès n'exige pas la perfection, mais la sincérité dans l'effort.
Rudy lut la phrase attentivement.
Rudy : Voilà une règle importante. Sinon, au premier échec, on pourrait croire que tout ce qu'on a essayé jusque-là ne sert à rien.
Kaeline : Ou se raconter qu'on a échoué parce qu'on est incapable de changer. Alors qu'un échec peut simplement montrer ce qui demande encore du travail.
Rudy : Il faut donc éviter deux pièges : se condamner au moindre faux pas et se trouver toujours des excuses pour ne jamais avancer.
Kaeline : Exactement. La sincérité ne consiste ni à se détester ni à se donner systématiquement raison. Elle consiste à regarder les choses telles qu'elles sont, même lorsqu'elles nous arrangent moins.
Rudy : Et à chercher ce qu'on peut faire ensuite.
Kaeline : Oui. Sans prétendre réparer toute sa vie en une seule journée.
La lumière verte s'estompa. Rudy contempla les inscriptions, puis referma le carnet avec précaution.
Rudy : Je crois que je commence à comprendre pourquoi il ne nous donne pas toutes ses règles d'un seul coup.
Kaeline : Pourquoi donc ?
Rudy : Parce qu'une règle que l'on comprend intellectuellement n'a pas forcément le même sens lorsqu'on rencontre une situation qui nous oblige à l'appliquer.
Kaeline : Une chose est de lire qu'il faut pardonner. Une autre est de devoir choisir quoi faire lorsqu'on est blessé. Une chose est de parler d'humilité. Une autre est d'accepter qu'on s'est trompé.
Rudy : Et une chose est de vouloir changer. Une autre est de continuer à essayer quand le changement devient difficile.
Ils restèrent silencieux quelques instants. Le carnet ne bougeait plus. Il n'avait ni félicité Rudy pour ses efforts ni condamné ses hésitations. Il avait simplement ajouté une règle qui leur permettait de mieux comprendre le chemin commencé.
Kaeline : Tu sais, il y a encore quelque chose qui me préoccupe.
Rudy : Quoi donc ?
Kaeline : Jusqu'ici, nous avons parlé de ce que chacun peut changer en lui-même. Mais que se passe-t-il lorsqu'on souhaite changer quelque chose parce qu'une autre personne nous a blessés ? Comment faire la différence entre un changement qui nous aide à grandir et un changement que nous entreprenons uniquement pour obtenir l'approbation de quelqu'un ?
Rudy ne répondit pas immédiatement.
Cette fois, il ne chercha pas à trouver une réponse brillante. Il prit simplement le temps de réfléchir à la question.
Puis il posa sa main sur la couverture du carnet.
Rudy : Je crois que nous venons de trouver le sujet de notre prochain chapitre.
Kaeline : Et, pour une fois, nous n'avons même pas besoin de demander au carnet de nous donner le titre.
Rudy : Tu es sûre ? Il pourrait encore nous surprendre.
Kaeline : Dans ce cas, laissons lui le temps de le faire.
Ils laissèrent le carnet fermé sur la table. Dehors, la journée continuait comme toutes les autres, avec ses imprévus, ses rencontres et ses occasions de faire un choix différent.
Le véritable travail venait à peine de commencer.